Histoire de la truffe

 

Le vieux chasseur de truffe Le vieux
chasseur
de truffes

(gravure de 1839)

Riche en truffes ... le Richelais d'autrefois !

Dans le Richelais (si proche du royaume des truffes que fut la Vienne, longtemps l'un des premiers départements producteurs en France), la trufficulture était florissante il y a moins d'un siècle. Ainsi, on commercialisa jusqu'à 20 tonnes de truffes, en 1882, sur le Marché de Richelieu. Une époque bénie pour les nombreux vignerons reconvertis en trufficulteurs après l'abandon des vignes détruites par le phylloxéra. Une époque durant laquelle se construiront dans toute la contrée de superbes maisons, édifiées grâce à la fortune amassée rapidement par ces "nouveaux riches" du Richelais.
C'est à la fin du XIXème que la cité du célèbre cardinal connaîtra ses plus gros marchés truffiers. Des marchés qui, malgré le déclin de la trufficulture, se prolongeront jusqu'en 1920.

... C'est autour de cette fameuse fontaine de la place des Halles que se groupaient à la tombée de la nuit chaque lundi, jour de marché, dès la fin novembre, mais surtout à la mi-décembre, les marchands de truffes venus de Marigny-Marmande (jusqu'en 1901-1902), de Pouant, Neuil, Maulay, Saint-Marçolle, Beuxes et Loudun (jusqu'en 1918-1920). Les transactions ne duraient pas plus ... d'une demi-heure à une heure !
Jusqu'en 1914, les petits récoltants du "diamant noir de la cuisine" les apportaient à l'usine de conserverie Guimier, d'où les joyaux du sol étaient expédiés à Paris. Une vieille richelaise se souvient aujourd'hui "de la forte odeur qui chaque lundi régnait sur la place". On raconte même que dans les années 20, un habitant logeant sur la place intenta un procés, se déclarant fortement incommodé par l'odeur des truffes les jours de marché.

... C'était au temps où, comme l'écrivait Balzac dans "César Birotteau" : "Devant le foyer à charbon de terre, le feu dorait une omelette aux truffes ..."

Texte établi d'après les recherches de Mme Yannick Monnier, de Marigny-Marmande. Extrait du Magazine de la Touraine Janvier 1985

L'HISTOIRE DE LA TRUFFE.

Il semble que depuis les temps les plus reculés, l'homme ait été attiré par les champignons, soit qu'il fût séduit par l'infinie variété de leurs formes et de leurs couleurs ou par le mystère de leur naissance, "résultat de la conjonction du ciel et de la terre"", soit qu'il en appréciât les suaves qualités gustatives.
En ce qui concerne le plus prestigieux de ces champignons - la truffe - certains auteurs font remonter au temps de Jacob la première mention de son utilisation, soit environ 1600 avant Jésus-Christ. mais ces sources historiques donnent lieu à contestation. "Dans des temps plus anciens, rien ne permet de dire que les Egyptiens ont connu la truffe. Au contraire, tout laisse supposer que les Pharaons l'ont ignorée. Cléopâtre épuisa les trésors et toutes les ressources de la science culinaire pour donner à Antoine des festins somptueux et quoique voisine de la Lybie, elle ne songea pas à y faire chercher des truffes pour en régaler le somptueux Antoine. pas plus les livres de Moïse, où pourtant tout est si précis, les préceptes du lévitique l'auraient sans doute prohibée, avec tant d'autres aliments dont ils interdisaient l'usage, si elle avait été connue. Les mots tuber, tubera, ne sont pas écrits une seule fois dans aucun des livres qui composent la Bible". (D'après J. Lagrange).

Cependant, comment pourrions-nous croire que les hommes préhistoriques qui ont habité les célèbres grottes et abris sous roche des Eyzies ou de Montignac-Lascaux en Périgord, au coeur même du pays truffier, auraient ignoré la truffe? La présence de truffières productives tout près des entrées des cavernes ne pouvait pas les laisser indifférents si l'on veut bien tenir compte de l'extraordinaire acuité de leurs sens et notamment de leur odorat particulièrement subtil par nécessité vitale. De là à penser qu'ils consommaient et appréciaient ce champignon si parfumé, qu'ils pouvaient même manger cru, il n'y a qu'un pas que nous franchissons allègrement sans grand risque d'être démenti.

L'auteur le plus ancien serait Théophraste (372-287 av. J.-C.) qui expliquait ainsi l'origine des truffes : "végétaux engendrés par les pluies d'automne accompagnées de coups de tonnerre". Dioscoride, Cicéron, Pline, Plutarque, Juvénal, Athénée de Naucratis émettent avec quelques variantes les mêmes opinions car tous croyaient à la génération spontanée des champignons "Enfants des Dieux". Ajoutons que la truffe figurait en bonne place sur les tables de Lucullus.
Le dernier des Apicius (Maître de bouche célèbre à Rome) fit parvenir à Trajan, en guerre contre les Parthes, des truffes et des huîtres qui, malgré la longueur du trajet et l'excessive chaleur, parvinrent très fraîches à leur auguste destinataire. Au cours du repas en présence d'Abgar V, roi d'Edessa, Arbaudis, le fils d'Abgar, exécuta avec une grâce ravissante une danse qui étourdit Trajan. Les Etats ne furent pas réduits en province romaine. Quel rôle joua la truffe dans la négociation ? (D'après J. Lagrange).
Dans ses satires qu'il composa sous le règne de Domitien, en 82 de notre ère, Juvénal parle de la truffe comme d'un mets recherché, ce qui peut porter à croire qu'il n'était pas encore fort ancien, que sa rareté et sa délicatesse ne pouvaient convenir alors, comme il le dit lui-même, qu'à des dissipateurs et que même les hommes sensés considéraient l'usage de ce tubercule comme dangereux pour les moeurs des jeunes gens.
Mais à qui l'empire romain doit-il la première connaissance des truffes? Il est à peu près certain qu'elles vinrent de Lybie (Cyrénaïque et Marmarique). Selon l'abbé Fleury (Histoire ecclésiastique) dès le temps de l'apostolat de Saint Marc, sous Caligula, Claude et Néron, les premiers anachorètes, Esséniens ou Thirapeutes, chrétiens, se retirèrent du monde pour des raisons diverses. Se sont-ils nourris de truffes du désert? Les marchands caravaniers en ont-ils eu écho ? On peut le penser. En l'absence de toute autre indication, précise et historique. Le prototype des cénobites du désert, c'est Saint Antoine que l'on représente, dans les très anciennes sculptures, avec un porc.
Les truffes qui circulaient en Gaulle disparurent dans le grand cataclysme barbare. On ne les retrouve plus dans les recettes culinaires du Moyen-Age. (D'après J. Lagrange).

Mais il faut attendre le quatorzième siècle pour qu'elle fasse son apparition à la table des princes. Sous le règne de son frère Charles V, Jean de France, Duc de Berry (troisième fils de Jean le Bon) toujours en quête du nouveau et du rare, occupé sans cesse à rechercher les belles et bonnes choses, s'empressait de faire profiter sa table d'un aussi succulent comestible ainsi que le précise le Bulletin de la Société Archéolique du Périgord.
"Aussi dès le 4 septembre 1370, au cours d'un voyage qu'il fait à Paris, nous le voyons allouer 60 sous à Jean des Prés, l'un de ses messagers "qui apporta au bois de Vincennes des truffes à mon dit Seigneur". Quinze jours plus tard, une gratification de 40 sous est accordée à ce même messager "lequel apporta à mon dit Seigneur des truffes en son hôtel à Paris".
Le 1er octobre suivant, un autre messager nommé Pélerin, envoyé par Jeanne d'Armagnac, restée à Mehun-sur-Yèvre, apporta à Jean, de la part de la duchesse, qui connaît le faible de son mari, un panier de truffes, et le duc donne à ce messager 20 sous tournois pour les frais de son retour en Berry. Ce premier envoi est suivi d'un second au bout de cinq jours seulement".
De nouveaux envois sont signalés les 11 et 12 novembre 1376. Quelle imprudence de la part de la duchesse ! Il est vrai qu'elle ignorait probablement les vertus secrètes de la truffe ce qui ne fut pas le cas semble-t-il de la cour de François 1er où les dites vertus puissament aphrodisiaques semblent avoir été judicieusement exploitées.

Les Maures connaissent la truffe et le grand médecin arabe Avicenne en disait le plus grand bien et la recommandait aux malades.
Encore des truffes sur la table lors du mariage de la reine Isabeau à Paris en 1384 "mais de saveur médiocre, comme les truffes de Bourgogne".
On connaît même les truffes blanches du Piémont (Tuber Magnatum) à la cour de Henri II grâce aux cuisiniers florentins de Catherine de Médicis. "On les servait cuites dans l'eau, sans autre assaisonnement. Les rôtisseurs jurés de la bonne ville de Paris les présentent à l'étouffée. On les sert sous des serviettes avec des vins blancs et capiteux".

C'est tout au long de l'histoire de France, si l'on excepte une courte période durant la Révolution, que la truffe est abondamment citée par les chroniqueurs. Peut-être la Régence est-elle l'époque où la consommation de truffes atteignit son apogée.
On prétend même que la truffe a joué à de nombreuses occasions un rôle historique et politique. Elle serait notamment à l'origine de la naissance du Roi de Rome, grâce à la recette qu'un officier des grenadiers de la garde confia à l'empereur Napoléon 1er. Ce grenadier attribuait ses nombreuses paternités à la vertu des truffes qu'il dégustait dans son Sarladais natal. Au retour d'une permission il en rapporta une pleine musette à Napoléon et le résultat ne se fit pas attendre, Marie-Louise mit au monde le Roi de Rome.
En 1826, le Ministère de Villèle fut suavé grâce "aux nombreux arrivages de truffes payées avec des mandats du trésor" d'où le nom de ministère truffé qui lui fut attribué.

La truffe fut, tout au long du XIXème siècle une sorte d'aliment de la vénalité gastronomico-politique :

"De nos festins tu décores la table
Et de ton suc, repu dès le matin
Tel député, qu'on croyait intraitable
Change de boule en allant au scrutin"

ou encore : "Le député, au poids et à l'odeur ... reconnaissait la nature du cadeau".

Bien entendu, les ministres et les députés n'étaient pas les seuls à succomber aux charmes de la truffe et les ecclésiastiques commettaient pour elle de gros péchés de gourmandise :

"Les gros décimateurs du clergé résidant au loin, conservaient un si agréable souvenir de la cuisine qu'ils avaient été à même de goûter chez les chatelains du Périgord, que chaque fois qu'ils renouvelaient les fermes de leurs paroisses, ils ne manquaint pas de se réserver, soit des truffes, soit les meilleurs produits des traiteurs périgourdins. En 1754, un abbé affermant au château de Tenteilhac, paroisse de Bourg-des-Maisons, se réserva pour pot de vin une balle de truffes belles et recevables".

Et qui ne connaît les trois messes basses des "Lettres de mon moulin" :
"Oui mon révérend, deux dindes magnifiques bourrées de truffes. J'en sais quelque chose puisque c'est moi qui ai aidé à les remplir. On aurait dit que leur peau allait craquer en rôtissant, tellement elle était tendue ..."
"Jésus Maria ! Moi qui aime tant les truffes ! ... Donne moi vite mon surplis, Garrigou ..."

C'est enfin Alexandre Dumas qui nous donne la conclusion : "Les gourmands de toutes les époques n'ont jamais prononcé le nom de la truffe sans porter la main à leur chapeau".

Tiré de LA TRUFFE du Périgord de Jean Rebière Edition Perre Fanlac Périgueux 1981 

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